Axe 1 :
Catégorisations sociales dans le traitement de
la maladie
Axe 2 :
Anthropologie du médicament
Axe 3 :
Dynamique des systèmes médicaux (1).
Ethnomédecines et mondialisation
Axe 4 :
Dynamique des systèmes médicaux (2). Logiques
sociales et systèmes de soin
Axe 5 :
Anthropologie médicale : théories et pratiques
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P r o g r a m m e
S c i e n t i f i q u e |
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Présentation générale du
programme de recherche du CReCSS
Le programme scientifique développé par le CReCSS s'intéresse à la
maladie et à son traitement social, c'est-à-dire aux systèmes
médicaux, au sens anthropologique du terme -qui les considère
simultanément comme des systèmes culturels, des systèmes sociaux, et
des systèmes opératoires, qui donnent à la santé et à la maladie
leur sens, leur forme et leur évolution. Cette approche, loin d’être
réduite au paradigme de la biomédecine, présente des interfaces
perméables avec notamment l'anthropologie religieuse et
l'anthropologie politique -comme avec la santé publique. L’approche
est en continuité avec l'anthropologie générale, qui replace la
maladie parmi d'autres formes du malheur individuel et collectif,
tout en tenant compte du donné biologique et épidémiologique.
Plusieurs courants théoriques qui ont marqué l'anthropologie de la
santé au cours des vingt dernières années sont représentés dans nos
travaux -de l'épidémiologie socio-culturelle à l'anthropologie
politique de la santé, en passant par l'approche transculturelle ou
l'anthropologie médicale critique. Considérant comme largement
dépassé le débat qui a opposé les partisans de « l’anthropologie
médicale » (qualificatif issu du terme anglo-saxon désignant ce
champ disciplinaire) aux partisans de « l’anthropologie de la
santé » (qualificatif marquant l’absence de soumission de la
recherche anthropologique à la médecine), notre programme articule
l’anthropologie de la médecine, l’anthropologie dans
la médecine et l’anthropologie loin de la médecine.
Ce programme n'est pas limité à une aire culturelle, mais propose
une approche comparative, dans un domaine particulièrement favorable
à cette démarche. La majorité des recherches en cours concernent les
pays du Sud, notamment en Afrique et Asie. Une partie des recherches
sont menées en France, et s'inscrivent dans le courant des études
"d'anthropology at home". Développer des analyses comparatives à
partir d'études localisées ou monographiques, autour du référent
biologique ou du référent biomédical, permet à ce programme
d'amplifier la portée scientifique des monographies. Les derniers
travaux, portant notamment sur les « circulations » dans le champ de
la santé -migrations à visée sanitaire, traitement social du risque
sanitaire lié à la circulation des personnes, construction
d’identités collectives autour de pathologies- en Afrique et en
Inde, mettent à jour la nécessité de repenser l’espace international
de la santé pour dépasser les catégorisations Nord-Sud
post-coloniales, désormais obsolètes.
Le programme de recherche du CReCSS ne s’inscrit pas seulement dans
une anthropologie sociale et culturelle des faits de santé. La
dimension épidémiologique et biologique des thèmes abordés est
déterminante pour certains de nos travaux, conduisant à définir les
questions de recherche à partir d’une connaissance approfondie des
thématiques, en relation étroite avec des chercheurs de disciplines
médicales ou issus de ces disciplines. Ceci se traduit tantôt par la
mise en place de projets pluridisciplinaires, tantôt par la
constitution d’équipes pluridisciplinaires pour la conception ou le
pilotage des projets, tantôt par le développement d’échanges pour
l’élaboration des thèmes de recherche dans le cadre de partenariats
avec des équipes de santé publique et de sciences fondamentales
telles que l’UMR 145 de l’Institut de Recherches pour le
Développement.
Quelques mots de plus à propos de notre domaine d'étude. Travailler
sur la maladie n'est pas anodin et constitue un cadre
épistémologique particulier. Plusieurs travaux de recherche menés
par notre centre ont été réalisés en réponse directe ou indirecte à
une demande sociale liée à la volonté de prévenir la maladie, mieux
la traiter et mieux traiter les personnes concernées. Dans ce
contexte, les questions de recherche posées aux anthropologues sont
souvent assez focalisées, issues d'observations empiriques, par
exemple lorsqu'on nous demande d'élucider les motifs de
non-observance des traitements, les spécificités des médecines
traditionnelles ou les déterminants sociaux et culturels de la
transmission de telle ou telle pathologie. Il nous appartient de
reformuler ces questions dans un cadre épistémologique compatible
avec les théories et les acquis des sciences sociales et en premier
lieu de l'anthropologie, et de répondre au défi, plus difficile
encore, de produire deux types de résultats : des résultats
pertinents pour l'intervention de santé publique, même s'il s'agit
de résultats critiques des stratégies proposées, et des analyses
pertinentes en anthropologie, au-delà du champ de l'anthropologie de
la santé. Ceci implique souvent deux types de questionnements, de
collaborations, de lieux de diffusion et de modes de communication
des résultats de nos travaux. C'est la démarche adoptée par la
majorité des chercheurs de ce programme, de manière plus ou moins
affirmée selon les études.
Ce programme de recherche doit faire face à plusieurs défis auxquels
l’anthropologie est actuellement confrontée, en particulier du fait
de sa perspective située aux confins entre anthropologie de la santé
et anthropologie bioculturelle, de son territoire débordant les
catégorisations par aires culturelles pour envisager des processus
dans un monde globalisé, de sa mise en articulation de champ
disciplinaires relevant des sciences sociales et des sciences
médicales, et enfin de sa double perspective fondamentale et
appliquée. Un des axes du programme a pour propos d’élaborer la
réflexion sur les enjeux théoriques et méthodologiques soulevés par
ces options ; cette réflexion se construit progressivement,
essentiellement au travers de questions, parfois par le jeu des
critiques réciproques, en particulier au cours des séminaires. Elle
est nourrie essentiellement par le primat de l’empirique et la
volonté de privilégier l’attention au sens que ceux qui la vivent
donnent au traitement social de la maladie.
Passons à une présentation rapide des axes thématiques du programme.
La plupart des sociétés sont soumises à un pluralisme médical qui
offre aux populations plusieurs “ traditions ” thérapeutiques, ce
qui conduit à s'intéresser non seulement à la construction de
savoirs et d'institutions spécialisés, mais de plus en plus à des
rencontres entre divers systèmes médicaux. Parmi ces systèmes,
la biomédecine occupe une place croissante tant du fait de ses
réalisations techniques que par son extension à de nouveaux
territoires géographiques et sociaux. En tant que facteur de
changement social et vecteur de la "mondialisation", elle introduit
des produits, des rôles sociaux, des significations, des pratiques
et des modes d’organisation qui créent des acculturations, des
résistances, ou des juxtapositions, assortis de réinterprétations
locales. Cette dynamique redéfinit les partages entre
interprétations des événements pathologiques en termes de malheur et
en termes de maladie, mais aussi entre attributions médicales,
“ traditionnelles ” et profanes, de la gestion du danger et de la
souffrance.
Dans ce contexte de diversité des recours et de biomédicalisation
croissante, le traitement de la maladie crée ou suscite de nouvelles
formes de catégorisations sociales (ou d’organisation
sociale). La production de ces catégorisations par les systèmes
médicaux, et leurs effets, ont jusqu’à présent été peu analysés, que
ce soit dans le cadre de la biomédecine, des “ médecines
traditionnelles ” ou des discours et pratiques profanes de santé.
C'est l'objet de notre premier axe thématique.
Le second axe thématique est relatif au traitement. Face au remède,
le médicament, défini comme production industrielle
construite sur des bases scientifiques, est le médium par excellence
de l’efficacité matérielle et symbolique de la biomédecine. Il est
le support de clivages, de modes de sociabilité particuliers, et de
formes d’organisation -telles que les essais cliniques- qui méritent
d’être considérées comme des institutions sociales.
Le thème relatif à la dynamique des systèmes médicaux, est décliné
dans deux axes du programme de recherche. Le troisième axe traite
des ethnomédecines et de leur évolution face à la
biomédicalisation des sociétés du Sud en particulier. Les
ethnomédecines maintiennent leur légitimité en jouant d’une forme
d’acculturation, ou en redéfinissant leur statut social et politique
par divers procédés tels que la valorisation des droits de propriété
intellectuelle. Cet axe s'intéresse à l'émergence d'un nouveau
secteur du soin, celui des pratiques thérapeutiques
"néo-traditionnelles".
Dans le cadre de la réflexion sur la dynamique des systèmes
médicaux, le quatrième axe thématique s'intéresse aux rapports entre
logiques sociales et systèmes de soin. L’analyse porte sur les
« cultures locales de soin », élaborées dans divers systèmes
sociaux, confrontées à la circulation des pathologies et des
malades. Elles sont examinées au travers de l’expérience des
patients et des acteurs des secteurs populaire et associatif,
biomédical, alternatif et traditionnel. Dans ce cadre, le traitement
social de la maladie est le thème de recherche privilégié, ce qui
conduit à aborder en particulier les rapports entre patients et
acteurs du système médical.
Enfin, un dernier axe thématique, qui fait l’objet de débats et
réflexions plutôt que de recherches de terrain, s'intéresse à la
valeur heuristique de divers courants théoriques en anthropologie de
la santé, à l'articulation entre discipline anthropologique et
autres disciplines telles que l'écologie ou l'épidémiologie, et aux
problèmes épistémologiques issus de la confrontation entre objectifs
théoriques et objectifs appliqués.
-
Axe 1 : Catégorisations sociales dans le traitement de la maladie
Chaque
société expose plus ou moins les individus à la maladie et à ses
conséquences, selon des catégorisations qui déterminent le rapport
au risque et au soin. Ces catégorisations pré-existent dans le
système social, ou sont construites par le système médical. Notre
programme s'intéresse à divers types de catégorisations sociales, à
leur construction, à leurs modalités de mise en œuvre et à leurs
effets.
Le
« genre » est l’une des catégorisations fondamentales qui
structurent le traitement social de la maladie, en doublant la
distinction biologique entre hommes et femmes d’une distinction
culturellement et socialement construite. La maladie et son
traitement constituent un domaine d’application particulier de cette
catégorisation dont les anthropologues ont montré le caractère
omniprésent, sous-jacent aux systèmes de pensée et institutions
sociales. Dans ce domaine, le corps biologique sexué et le corps
social « genré » sont présents simultanément, tant individuellement
que collectivement.
L’analyse des interactions entre le genre et le traitement social de
la maladie est particulièrement pertinente concernant le sida dans
les pays du Sud. Premièrement, les femmes et les hommes sont
inégalement vulnérables face à la maladie. Deuxièmement le lien
entre transmission du VIH et procréation nous conduit à examiner les
rôles et perceptions assignés aux femmes dans les institutions
chargées de la prévention de la transmission du VIH et de la santé
de la reproduction.
D'autres catégorisations sociales également à l'œuvre sont abordées
dans ces travaux : Les catégorisations culturelles peuvent parfois
exprimer une difficulté à conceptualiser les inégalités
socioéconomiques en matière de santé, l'impact de la pauvreté et des
contextes sanitaires précaires sur la gestion de la maladie. La
médicalisation croissante conduit à une redéfinition des
catégorisations en particulier dans l'application des
recommandations médicales internationales. Dans le domaine du
traitement par les antirétroviraux, les catégorisations Nord-Sud ont
cédé la place à des catégorisations urbains/ruraux, ou
solvables/insolvables, selon les systèmes d'accès aux traitements
adoptés dans divers pays. Ces catégorisations construites autour de
la gestion de la maladie apparaissent dans les discours des
responsables sanitaires et politiques. Elles sont parfois
révélatrices de représentations qui considèrent la gestion de la
maladie comme différente selon la classe sociale, la caste, l'ethnie
(ou la nationalité) ou les ressources économiques. Il reste à
documenter l'existence de ces différences dans les pratiques, et
l'impact de ces catégorisations sur les pratiques. L'approche du
vieillissement soulève la question des catégorisations respectives
dans le secteur populaire et dans le secteur biomédical. L'émergence
de pathologies gériatriques telles que les atteintes
neurodégénératives contribue à l’évolution de ces catégorisations.
Cette redéfinition locale apparaît également comme un effet de
l’institutionnalisation de la santé des personnes âgées dans le
cadre de programmes internationaux.
L'analyse de cette construction sociale d'un « Autre sanitaire »,
des logiques sous-jacentes à ces représentations, et des pratiques
différenciées entre catégories, constitue l'ossature de ce sous-axe
de recherche, qui aborde également les effets de ces catégorisations
au-delà du système de soin.
-
Axe 2 :
Anthropologie du médicament
Les
systèmes médicaux matérialisent les interventions thérapeutiques
dans des objets et des pratiques. Les objets thérapeutiques,
regroupés sous le terme de "remède", concentrent diverses formes
d'efficacité, que l'on peut analyser en distinguant efficacités
biologique et technique, symbolique ou relationnelle. Dans cette
approche, notre équipe s'intéresse plus particulièrement aux
médicaments, définis comme des produits industriels. L’objet
thérapeutique qu’est le médicament n’est pas seulement
« efficace » : il est chargé de significations, et inscrit dans des
cadres sociaux qui déterminent ses usages et ses perceptions.
Dans
ses travaux pionniers, Van der Geest avait proposé de structurer
l’étude anthropologique du médicament en lui appliquant une approche
« biographique », qui distingue la production, la distribution, la
prescription, et l’utilisation des médicaments. La biographie des
médicaments, objets transculturels, est un enchaînement d’étapes au
cours desquelles le sens du médicament est reconstruit par divers
acteurs, dans des situations différentes. Certaines situations
renvoient plus particulièrement à la dimension collective des
interactions entre groupes sociaux et entre savoirs appartenant à
des univers culturels divers. D’autres situations relèvent plus
particulièrement des perceptions de l’individu en interaction avec
ses représentations et avec les normes sociales et relations qui le
contraignent : le médicament est une forme « d’incorporation »
particulièrement efficace d’un système de sens et de rapports
sociaux. Il appartient à l’anthropologie d’analyser les cadres et
les dynamiques de cette reconstruction, dans divers contextes
sociaux et culturels.
Dans
cet axe nous abordons aussi le médicament comme vecteur de la
médicalisation, autour de thèmes tels que : l’impact de la
prolifération des médicaments sur les perceptions de la maladie ; le
rôle du médicament dans l’émergence d’un marché de la « santé
positive » et dans la pathologisation de phénomènes biocliniques et
de comportements antérieurement considérés comme relevant de la
« normalité physiologique » ; les rapports entre médicaments et
aliments.
Nous
analysons enfin le médicament comme vecteur de la mondialisation, en
étudiant l’impact de l’utilisation des médicaments en termes de
« matérialisation » du malheur et de son traitement (les résonances
idéologiques du médicament) ; l’émergence de la dimension
commerciale dans le soin ; l’impact du médicament en termes
d’acculturation aux paradigmes biomédicaux ; le sens et l’étendue
des réinterprétations locales du médicament ; l’impact des accords
internationaux en termes de propriété intellectuelle et de droits
douaniers sur les réseaux de distribution et le rapport entre
réseaux licites et informels ou illicites.
Les
dimensions sociales et culturelles du médicament ont été abordées
dans des études menées antérieurement par les membres de l’équipe,
qui se sont intéressées à diverses étapes de la « biographie du
médicament ». Voir notamment :
- divers aspects de la distribution et la dispensation du
médicament, du vécu du traitement et de l’observance, in
Desclaux A., Laniece I., Ndoye I. Taverne B. (eds)., 2002
L'Initiative Sénégalaise d'accès aux ARV, analyses économiques,
sociales, comportementales et médicales. Paris, ANRS, Collection
Sciences sociales et sida, 260 p. Téléchargeable sur
http://www.ird.sn/activites/sida/ISAARV.pdf ou sur
www.anrs.fr
- la
nature et l’organisation sociale de la distribution illicite du
médicament et son rapport avec la distribution formelle, in
Egrot M., Taverne B., Ciss M., Ndoye I., 2002, “ La circulation des
médicaments antirétroviraux au Sénégal ” in Desclaux A., Lanièce I.,
Ndoye I., Taverne B. (Ed.) L'Initiative sénégalaise d'accès aux
médicaments antirétroviraux. Analyses économiques, sociales,
comportementales et médicales. Coll. Sciences sociales et santé,
ANRS, Paris, 2002, pp. 221-231.
- l’observance et son rapport avec les représentations de la
maladie, les perceptions des médecins et les perceptions des
malades, in Déterminants de l’observance des traitements
hypotenseurs. Aline Sarradon. A paraître, Sciences sociales et
santé
- les
rapports entre dimension culturelle et dimension économique
concernant les traitements du sida dans les pays du Sud, in Desclaux
A. 2003, Les antirétroviraux en Afrique : de la culture dans une
économie mondialisée. Anthropologie et sociétés, 27 (2) :
41-58
- l’inscription des modalités de traitement médicamenteux dans des
itinéraires thérapeutiques en rapport avec des réseaux relationnels,
in Réseaux de sociabilité, quête thérapeutique et vécu des
traitements pour les PvVIH au Burkina Faso. ANRS, Projet de
recherche coordonné par Marc Egrot. Equipe de recherche : Marc Egrot,
Blandine Bila, Augustin Sankara, Aïcha Diallo. Rapport en cours de
rédaction.
Les
analyses issues de certains de ces travaux seront publiées dans
l’ouvrage « Anthropologie du médicament », en préparation sous la
direction de M. Egrot et A. Desclaux à partir d’un colloque co-organisé
par l’association AMADES et le LEHA.
Outre
le développement de nouveaux travaux sur des thématiques diverses,
l’axe de recherche Anthropologie du médicament comprend désormais
trois « sous-axes » créés récemment, qui correspondent à des
thématiques émergentes ou en cours de développement :
l’anthropologie des essais cliniques ; l’anthropologie des
antirétroviraux dans les pays du Sud ; l’anthropologie des
traitements « néo-traditionnels » (commun aux axes 2 et 3).
ANTHROPOLOGIE DES ESSAIS
CLINIQUES
Depuis plusieurs décennies, toute nouvelle stratégie
thérapeutique biomédicale doit être soumise à un protocole
d’évaluation expérimental désigné par le terme d'essai clinique.
Cette procédure de démonstration a plusieurs fonctions et
différents niveaux de légitimité. Des acteurs multiples et
diversifiés sont impliqués dans les essais cliniques ou
interfèrent avec son déroulement ; pour chacun, les discours et
les pratiques se construisent autour d’enjeux hétérogènes.
Choisir les essais cliniques comme objet d’études
anthropologiques permet d’analyser cet enchevêtrement complexe
des logiques d’acteurs.
D’un point de vue scientifique, les essais cliniques permettent
d’accroître les connaissances en biologie humaine et en
pharmacologie, et de démontrer l’intérêt d’un produit en termes
de rapport bénéfices/risques. D'un point de vue de santé
publique, les essais cliniques apparaissent aujourd'hui comme
une nécessité absolue avant de promouvoir une intervention
thérapeutique à grande échelle. D’un point de vue médical,
l’essai est un préalable indispensable, pour justifier une
conduite thérapeutique qui se traduit en un consensus
professionnel qui reconnaît la naissance d’un nouveau médicament
ou d’une nouvelle stratégie de traitement. Enfin, d’un point de
vue commercial et juridique, l’essai clinique permet à
l’industrie pharmaceutique d’obtenir une autorisation de mise
sur le marché et de faire valoir ses droits en termes de
propriété intellectuelle et de brevet.
Cette diversité des fonctions participe aux difficultés de
perception ou d’interprétation de ces pratiques expérimentales
en dehors des milieux professionnels qui les réalisent ou les
encadrent.
La réalisation d’essais cliniques dans les pays du Sud est
ancienne, mais elle s’est surtout développée au cours des vingt
dernières années, jouant un rôle capital dans la mise au point
de nouvelles réponses thérapeutiques pour les maladies qui y
sévissent. Ainsi, dans le domaine du VIH/sida, le processus
actuel d‘accroissement de l’accès aux antirétroviraux a été
accompagné et soutenu au niveau mondial par une dynamique de
développement d’essais cliniques,. Pourtant, cet essor récent de
la recherche clinique dans les pays du Sud suscite de nombreuses
inquiétudes et interrogations, souvent même des polémiques dans
lesquelles des prises de positions parfois idéologiques viennent
compliquer les débats. Il n’en reste pas moins que nombre
d’interrogations et de controverses posent des questions
pertinentes, notamment éthiques, puisque ces essais s’adressent
souvent à des populations vulnérables.
La question des essais cliniques dans les pays du Sud se décline
également d’une manière spécifique et particulière dans le
secteur des médecines traditionnelles locales. Elle s’inscrit
dans une volonté politique de promotion des médecines
traditionnelles, soutenue par l’OMS en 1978, par de nombreuses
institutions en Afrique (notamment l’Union Africaine) ou en Asie
(par ex. depuis les années 1950 en Chine). Les enjeux mis en
avant ne sont pas toujours uniquement sanitaires, mais souvent
économiques (ressource locale, développement d’une production
voire d’exportation etc.) ou identitaires (médecines africaines
versus médecine occidentale).
Prendre les essais cliniques comme objet d’études
anthropologiques permettra de révéler la complexité des
interactions entre les différents acteurs, notamment ceux qui
sont impliqués directement dans leur réalisation : chercheurs du
Nord et du Sud, cliniciens et personnels des services
hospitaliers, guérisseurs dans le cas d’essai concernant des
traitements néo-traditionnels, patients, promoteurs, comité
d’éthique, comité de suivi et comité indépendant, industriels du
médicament etc. La perspective anthropologique permettra ensuite
de situer cet objet d’étude dans un contexte plus global
– social, culturel et politique – prenant alors en compte des
acteurs sociaux qui, sans nécessairement participer directement
à la réalisation de l’essai, peuvent néanmoins interférer avec
son déroulement et son fonctionnement (décideurs politiques ou
administratifs, médias, associations de malades etc.). Pour
l’ensemble de ces acteurs, la perception, l’interprétation, les
enjeux et les usages sociaux, politiques, idéologiques ou
économiques des essais cliniques diffèrent, et participent à la
détermination des discours, des logiques d’action et des
pratiques, qui pour être compris ne peuvent être considérés
isolément mais en interaction les unes avec les autres. Enfin,
l’analyse de la perception, du vécu et de l’impact de l’essai
clinique pour les patients qui y participent occupera une place
importante, en particulier parce qu’elle permettra de replacer
les questions éthiques dans la complexité des contextes sociaux
et culturels.
Dans une perspective comparative, des analyses anthropologiques
des essais cliniques seront réalisées dans trois aires
géographiques : en Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Sénégal,
Kenya), en Inde du Sud (Pondichery) et en Chine (Pékin). Les
études reposeront sur des enquêtes ethnographiques s’intéressant
à des essais cliniques, en biomédecine et en médecine
traditionnelle.
Le recueil et l’analyse des données se construiront autour des
principaux objectifs suivants :
- identifier et décrire les différents acteurs impliqués
localement dans la mise en œuvre et la réalisation d’un essai et
analyser leurs interprétations des concepts et des procédures
mobilisés dans l’essai, leurs discours et leurs pratiques
relatives à la conduite de l’essai clinique ; analyser
l’articulation et la confrontation des logiques d’acteurs dans
le fonctionnement de l’essai clinique, en particulier
l’insertion et l’articulation entre équipe de recherche et
équipes soignantes dans les services concernés par l’essai,
- analyser la perception, le vécu et l’impact de l’essai
clinique pour les patients qui y participent (en portant une
attention particulière aux conditions de leur « inclusion », à
la relation avec les divers professionnels de l’essai, à leur
interprétation des informations qu’ils reçoivent et des
différents actes les concernant, etc.),
- analyser les interprétations et discours produits à
propos des essais cliniques (biomédicaux et néo-traditionnels)
auprès de différents représentants de la société civile
extérieurs aux essais (professionnels de la santé, responsables
sanitaires, associations, etc.), ainsi que les usages sociaux,
politiques et idéologiques des essais cliniques (biomédicaux et
néo-traditionnels).
- analyser les réinterprétations et utilisations des
concepts de la recherche clinique dans le secteur de la médecine
traditionnelle et néo-traditionnelle.
- Axe
3 : Dynamique des systèmes médicaux (1). Ethnomédecines et
mondialisation
Après
une période de plus de trente ans d’intégration volontariste des
« médecines traditionnelles » dans les systèmes de soin publics,
planifiée par l’OMS et marquée par les échecs successifs des
pratiques de collaboration (du point de vue des agences de santé
publique), on constate aujourd’hui l’apparition et la multiplication
de thérapeutes « néo-traditionnels » en Afrique comme en Asie. Cela
représente l’une des facettes de la mondialisation les plus
perceptibles dans la vie quotidienne.
Les
thérapeutes néo-traditionnels combinent plusieurs registres
thérapeutiques, sociaux, et symboliques. En Afrique, par exemple,
ils composent leur pratique à partir d’emprunts qui ne recourent
plus seulement au prestige associé à la biomédecine ou aux produits
venus des pays développés, comme à la fin du XXème siècle. Les
emprunts thérapeutiques suivent les voies licites et illicites du
commerce international des produits issus des pharmacopées et des
médicaments industriels. Ils suivent les échanges culturels associés
aux échanges politiques, lorsque des thérapeutes africains
reprennent les pratiques d’acupuncture introduites par des
programmes de coopération inter-Etats mis en place par la Chine
populaire. Sur le plan symbolique, certains thérapeutes
néo-traditionnels s’appuient sur « la renaissance africaine » en
grande partie alimentée par la culture de la diaspora d’Amérique du
Nord ;
d’autres jouent de l’exotisme des traitements japonais ; d’autres
encore contrôlent les « thérapeutiques sacrées » issues des hauts
lieux de l’Islam ; ailleurs encore, des traditions médicales
minoritaires en Europe apparaissent dans un champ antérieurement
réservé à la biomédecine : c’est le cas de l’homéopathie dans les
pays d’Afrique francophone. Ces nouvelles formes de pratiques n’ont
plus la tradition locale pour seul mode de légitimation. Et si dans
certains cas, la tradition a toujours sa place, elle est
reconstruite par la mise en relation et en cohérence de pratiques
issues d’aires culturelles diverses, la seule coexistence d’une même
pratique dans des cultures différentes et sur des territoires
éloignés ayant valeur de légitimation de ce qui devient alors une
pratique « néo-traditionnelle mondialisée ».
Le
champ de la santé et du traitement de la maladie et du malheur est
désormais défini par un foisonnement d’initiatives individuelles et
collectives, aux références multiples, marqué par des syncrétismes
et par une dynamique des systèmes sociaux et des systèmes de sens.
Il est cependant possible de repérer des formes particulières
d’évolution, d’en analyser les logiques, les déterminants et les
contextes. Plusieurs médias favorisent cette dynamique : les
nouveaux supports de communication (cf. sites de médecine
traditionnelle et néo-traditionnelle sur Internet), les programmes
de développement et d’action humanitaire « culturellement
sensibles », les entreprises privées transnationales. Ces médias ont
succédé aux actions des institutions et des organismes
internationaux dans l’appui aux « thérapies traditionnelles ». Les
espaces de légitimation ne sont plus les mêmes : à la légitimité
fournie par la filiation ou acquise par l’apprentissage d’un
savoir-faire succède la légitimation par la professionnalisation,
l’institutionnalisation, la reconnaissance publique lors de
conférences internationales, la formation dans des écoles
d’enseignement ouvertes aux étudiants du Nord et du Sud, la
reconnaissance légale, l’acquisition de droits de propriété
intellectuelle. Les thérapies néo-traditionnelles s’inscrivent
également dans des logiques économiques, avec une approche de la
commercialisation du savoir ou des pratiques et produits
thérapeutiques, en partie renouvelée, notamment lorsqu’elle relève
de formes de « tourisme ethnomédical », émergentes dans des sites
identifiés en Asie (Dharamsala, le Kerala…).
Dans le
cadre de cet axe de recherche, la réflexion a d’abord porté sur la
pertinence d’une catégorisation en termes de thérapeutique
« néo-traditionnelle ». Un Atelier a été consacré à cette question,
qui, du 28 au 30 mai 2004, a rassemblé une quinzaine de participants
à la MMSH. Les conclusions de l’Atelier conduisaient à considérer
que, bien que les dynamiques à l’œuvre ne soient pas radicalement
différentes de celles observées précédemment lors de contacts
interculturels d’envergure, par exemple au temps de la colonisation,
le phénomène peut être considéré comme nouveau, pour plusieurs
raisons. Parmi ces raisons on peut évoquer :
-
la
multiplicité des interlocuteurs, leur capacité à cumuler les
ordres de légitimité, et le caractère multilatéral des échanges,
-
la
diffusion de modèles pluralistes au travers notamment
d’initiatives récentes de promotion des médecines alternatives à
partir des pays développés ou au travers de la généralisation
d’un discours New Age qui permet la « mise en rapport » de
médecines traditionnelles à certains égards incommensurables,
-
la
recomposition des produits induite par le format que leur
imposent les nouveaux moyens de communication et l’inscription
économique « mondialisée » des échanges,
-
les
nouveaux rapports entre local et global concernant la
légitimation des pratiques et savoirs.
La
question n’est cependant pas tranchée, et l’un des objectifs du
CReCSS est, dans cet axe de recherche, de produire des données
empiriques et des analyses théoriques qui permettent de discuter la
pertinence et préciser le contenu de la notion de thérapeutique
« néo-traditionnelle ». Un objectif moins immédiat est d’analyser,
au-delà des conditions d’émergence de « thérapies
néo-traditionnelles », les effets sociaux de leur diffusion,
notamment en termes d’usages sociaux, identitaires, économiques et
politiques.
Dans
les suites de la rencontre de 2004, un ouvrage est en préparation,
qui, à partir des premières données ethnographiques recueillies sur
de multiples terrains essentiellement en Afrique et en Asie du Sud,
porte sur le thème « Figures de guérisseurs contemporains, le
néo-traditionalisme en biographie », sous la direction de Laurent
Pordié et Emmanuelle Simon. Deux programmes de recherche explorent
ce thème sur la base d’une approche ethnographique en Afrique de
l’Ouest et en Inde du Sud, qui prennent pour objet immédiat, au-delà
des acteurs : les produits, les pratiques sociales, et les modes de
légitimation de ces thérapies.
- Axe
4 : Dynamique des systèmes médicaux (2). Logiques sociales et
systèmes de soin
L’évolution des systèmes médicaux ne relève pas seulement de
l’émergence du « néotraditionnel ». Au Nord comme au Sud, les
pratiques résultent de la confrontation de normes et modèles
d’organisation établis par l’institution biomédicale au niveau
international, et des systèmes sociaux, culturels et politiques
locaux. Partout la réinterprétation des normes standardisées est
négociée, ce qui suscite l’émergence de « cultures locales du
soin ». Partout, le recours des patients aux soins ne concerne pas
uniquement les services biomédicaux mais articule celui-ci à des
recours aux thérapies non-conventionnelles, alternatives ou
populaires, qui ne sont pas indifférentes aux acteurs biomédicaux.
Partout, les logiques sociales à l’œuvre dans l’ensemble de la
société influent sur les pratiques biomédicales, notamment dans les
institutions sanitaires et dans le cadre de la relation
soignant-soigné. Partout enfin, l’évolution du contexte
épidémiologique suscite des changements dans les systèmes médicaux,
modifiant l’ordre des déterminismes culturels et sociaux.
Cet axe
de recherche porte sur la dynamique des systèmes médicaux,
produite par l’interaction entre les diverses logiques mentionnées
plus haut et les normes et modes d’organisation de l’institution
biomédicale, depuis leur genèse jusqu’à leurs effets sociaux. Cette
analyse s’appuie notamment sur l’étude des « cultures locales du
soin » ; elle est basée, au plan méthodologique, sur l’exploration
de l’expérience des « acteurs », patients et intervenants du système
de soin (dans ses trois secteurs professionnel, populaire et
associatif, alternatif ou traditionnel) ; elle met au premier plan
le concept de « traitement social » des patients.
Les
recherches en rapport avec cet axe concernent en particulier des
pathologies chroniques et létales, qui font l’objet de
représentations étiologiques combinant un discours social avec
imputation de responsabilités, de l’individu au collectif,
déterminant leur traitement thérapeutique et social. Le traitement
social des personnes concernées par ces pathologies est soumis à des
catégorisations complexes, diversement interprétées par les acteurs
biomédicaux, aux limites mal définies, entre « patients à risque »,
« cas suspects », « cas confirmés », « patients infectieux »,
« patients contagieux », « sujets-contact », « malades en
rémission », « patients sous traitement », « patients guéris »...
construisant des clivages en interactions avec les logiques de
catégorisation à l’œuvre hors du système de soin, susceptibles
d’influer sur les représentations fondamentales de
l’identité/altérité. Ces pathologies se prêtent de plus à des
recours thérapeutiques non conventionnels et permettent
d’appréhender la façon dont les patients conjuguent divers
traitements. Enfin, leurs traitements au long cours exposent à des
troubles iatrogènes ; l’analyse de la construction sociale des
pathologies iatrogènes, incluant les infections nosocomiales, ouvre
une perspective particulièrement riche au Nord comme au Sud.
Au Nord
comme, de plus en plus, dans les pays du Sud, de nouvelles formes
d’organisation des systèmes de soin se sont mises en place pour
gérer la multiplicité croissante des intervenants : le réseau prend
la suite de l’institution. Plusieurs formes de réseaux répondent à
des impératifs divers : des réseaux de soins sont créés dans un
objectif de regroupement des institutions et des professionnels de
santé et du social non-institutionnels autour d’une pathologie, des
réseaux de santé (ou de soins) sont créés pour « mettre en
cohérence » et « coordonner » des interventions de natures diverses
avec l’objectif d’assurer une « prise en charge globale », de
« mettre le patient au cœur du système de soin », des réseaux
électroniques sont créés pour améliorer la diffusion de l’expertise,
des réseaux associatifs émergent pour contrebalancer le pouvoir
médical. Ces organisations en réseaux locaux, régionaux, nationaux
ou internationaux, qui présentent une nouvelle forme de
hiérarchisation des savoirs, des responsabilités et des pouvoirs,
font émerger de nouvelles professions (du « coordonnateur » au
« médiateur ») et dynamiques professionnelles, de nouvelles figures
du soignant et de nouvelles légitimités parmi les acteurs, incluant
les patients. L’organisation en réseau pourrait avoir un impact
social en imposant d’autres ouvertures et d’autres modèles culturels
aux échanges entre professionnels de santé et patients, que ce soit
dans le cadre de relations thérapeutiques singulières, ou dans le
cadre collectif des rapports institués par les organisations de
patients et « d’usagers » qui revendiquent un « savoir profane » en
cours de formalisation. Leur impact sur les « cultures du soin »
doit être analysé.
Cet axe
s’intéresse également aux effets de la « circulation » des
personnes, concernant le traitement social de la maladie. Ce terme
recouvre ici des situations diverses :
-
les
déplacements à l’initiative des patients, temporaires ou
prolongés, motivés par la recherche d’un traitement, dans de
multiples contextes : déplacement motivé par la recherche d’une
thérapie locale spécifique (notamment populaire, alternative ou
traditionnelle) non disponible au lieu de résidence ; par la
recherche de traitements biomédicaux non disponibles dans le
pays de résidence du fait du niveau de développement technique ;
par la recherche de traitements, chirurgicaux ou médicamenteux,
d’accès difficile au lieu de résidence pour des raisons
financières ou juridiques ; par la volonté d’échapper à la
stigmatisation ou à toute forme de risque social inhérentes au
traitement de problèmes de santé (par exemple pour le sida dans
des pays n’acceptant pas les conduites « transgressives » dont
l’infection à VIH peut être le stigmate) ; par la recherche de
traitements « du bien-être » autour de techniques corporelles
telles que les massages ou l’hydrothérapie ;
-
les déplacements à l’initiative du système de soin ;
-
le traitement des migrants dans le pays d’accueil ;
-
e traitement de personnes dans les suites d’un voyage
international.
Les
systèmes de soin s’organisent différemment pour intégrer, éviter ou
susciter ces formes de circulation : dans certains cas, l’ouverture
à des patients « internationaux » est la source du développement
d’un secteur médical privé lucratif ; dans d’autres cas, la
protection vis-à-vis de malades venus d’ailleurs est rigoureusement
organisée ; ici, les services de soin développent des compétences
autour de problèmes de santé spécifiques susceptibles de leur donner
une légitimité internationale ; ailleurs, les « traditions
médicales » sont revisitées pour répondre à la demande d’un
« tourisme thérapeutique ». Ces mouvements sont soumis à des
logiques sociales inscrites dans une nouvelle définition des espaces
thérapeutiques, des espaces d’appartenance sociale ou identitaire
des soignants comme des patients, et de leurs interrelations.
L’analyse des recompositions des pratiques de soins locales pour
organiser ou s’adapter aux circulations sanitaires « mondialisées »
ouvre de nouvelles pistes de recherche, dans le prolongement des
études concernant le traitement médical et social de la santé des
migrants. Ces travaux devraient permettre de préciser la part qui,
dans les dynamiques auxquelles les cultures du soin sont soumises au
temps de la mondialisation, échappe au paradigme uniformisant de
l’institution biomédicale.
- Axe
5. Anthropologie médicale : théories et pratiques
Les travaux de recherche menés dans le cadre des axes exposés plus
haut posent de nombreuses questions théoriques et méthodologiques,
déterminées par l’évolution des objets de recherche. Ce dernier axe,
transversal aux quatre axes précédents, a pour objectif de mettre en
cohérence les réflexions issues de recherches thématiques. Par
ailleurs, le CRECSS est sollicité pour un engagement renouvelé sur
des questions appliquées. L’articulation entre recherche
fondamentale et recherche appliquée reste l’un de nos principaux
thèmes de réflexion, qui permet la production de publications
théoriques et méthodologiques. Cette réflexion constitue l’un des
thèmes centraux des enseignements dispensés par l’IFEHA.
Sous-axe 1. Approches écologiques en anthropologie médicale
En
adoptant une approche souvent multidisciplinaire, l’anthropologie
bioculturelle se démarque de l’ethnologie, sans pour autant quitter
le champ de l’anthropologie sociale et culturelle. Les thèmes
relatifs aux rapports de l’homme avec son environnement concernent
simultanément le matériel et l'idéel, dans une construction
culturelle de l'ordre naturel. L’anthropologie médicale articulée à
l’écologie, en particulier à l'écologie humaine, gagnerait souvent à
s'ouvrir sur l'analyse des représentations et des usages culturels
de l'environnement naturel. Cette articulation, assez peu développée
jusqu'à présent, suppose de repositionner l'approche "écologique"
parmi les autres courants de l’anthropologie médicale.
Sous-axe 2. Ouvertures interdisciplinaires en anthropologie médicale
L'anthropologie médicale, notamment dans son approche bioculturelle,
s'est ouverte à de nombreuses collaborations interdisciplinaires, en
particulier avec l'épidémiologie et la psychiatrie, avec plus ou
moins de succès. De nouveaux thèmes s'offrent à une analyse que
l'anthropologie ne peut appréhender seule. C'est le cas en
particulier des questions d'éthique, qu'elles relèvent du domaine
circonscrit de l'éthique médicale, ou plus largement de l'éthique
appliquée aux questions touchant aux nouveaux enjeux de santé :
médecine prédictive, biotechnologies, procréation médicalement
assistée... Dans ces domaines, l'articulation entre approche
anthropologique, éthique (conçue comme une dialectique et non comme
une démarche normative) et philosophie, est indispensable. Ces
articulations, comme celles entre anthropologie et épidémiologie,
présentent-elles des difficultés théoriques et méthodologiques ?
Conduisent-elles à la validation de concepts communs, ou de concepts
"hybrides" ? Cette réflexion pourrait se prolonger dans une analyse
théorique à partir des travaux de recherche menés dans le cadre de
ce contrat quadriennal.
Sous-axe 3. Les applications de l'anthropologie médicale
La
réflexion sur les applications de la recherche en anthropologie
médicale, menée dans le cadre du LEHA depuis 1989, s'enrichit
progressivement d'une diversité d'expériences. En effet, la
réalisation au LEHA d'activités d'enseignement ouvertes à des
professionnels de santé, la proximité du LEHA avec l'association
AMADES (Anthropologie Médicale Appliquée au Développement et à la
Santé) et la participation à de nombreux travaux de valorisation de
la recherche, créent de nombreuses sollicitations pour des
interventions en recherche appliquée ou pour des applications de la
recherche. Les risques de brouillage des cadres théoriques sont
nombreux, les possibilités d'utilisation des résultats des travaux
de recherche souvent réduites. Les usages sociaux de la recherche en
anthropologie de la santé n'ont pas encore fait l'objet d'études
nombreuses.
Un
autre domaine de recherche a été encore peu abordé : l'analyse des
travaux de recherche en anthropologie produits par des
"thérapeutes", guérisseurs et professionnels de santé, que leur
pratique thérapeutique ait préexisté à leurs travaux
anthropologiques ou en soit issue. Existe-t-il une anthropologie
médicale "des médecins" ? certaines figures contemporaines laissent
penser que loin d'être inféodée au paradigme biomédical, cette
anthropologie "de médecins" est parfois très introspective.
L'exercice du "chamanisme" par les ethnologues que les analyses de
ce système ont fascinés au point d'en devenir les acteurs, en
particulier dans le cadre de séjours "touristico-thérapeutiques"
organisés, mérite également une analyse. Comment l'ethnologue et le
thérapeute tirent-ils profit d'une fascination populaire pour
"l'ethnique", perceptible dans les boutiques et nombreux sites
internet de "bien-être" et des médecines douces ? Les usages sociaux
de "l'ethnologisation" des médecines constituent un nouveau thème de
réflexion et de recherche complémentaire au thème précédent.
Notes
Voir :
« Les essais cliniques, un objet social complexe. Bernard
Taverne, Marc Egrot. Sciences au Sud n°33, Janvier-Février
2006. http://www.ird.fr/fr/actualites/journal/33/sas33.pdf
Voir
notamment les travaux d’Emmanuelle Simon « Une exportation
du new age en Afrique ? » Cahiers d’Etudes Africaines,
XLIII (4), 172, 2003, pp. 883-898 ; « Les stratégies de
valorisation des ‘médecines traditionnelles’ au Bénin,
Grille de lecture de nouveaux enjeux religieux urbains » in
Benoist J., Massé R. (eds.), Convocations thérapeutiques
du sacré, Karthala, 2002, pp. 197-213.
La
notion de système médical est ici comprise au sens
anthropologique du terme, comprenant non seulement des
acteurs, des institutions et des pratiques, mais aussi des
savoirs, des représentations, et des rapports sociaux : le
système médical est simultanément un système d’intervention
technique, un système social et un système de sens.
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